Races ovines algériennes : un patrimoine et une richesse en péril
By admin On 16 juin, 2015 At 01:31 | Categorized As Actualités, Economie, Infos_show, Reflexion | With 0 Comments

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Par Salim Kebbab (*)

Vétérinaire

Parmi les ressources animales pourvoyeuses de denrées carnées, l’ovin est le plus prisé en Algérie. Il l’est aussi pour sa laine, malgré le déclin de la production nationale.

Plus qu’une valeur économique et commerciale, le bélier algérien a longtemps accompagné les finances des algériens. Son effigie était, en fait, portée sur plusieurs pièces et billets de banque. Malheureusement, force est de constater qu’aujourd’hui certaines races, véritable patrimoine, paissent près du gouffre.

Au vu des dangers d’extinction qui menacent le patrimoine naturel algérien, aussi bien animal que végétal, la protection des races ovines algériennes doit interpeller les hautes autorités du pays. Surtout lorsqu’on sait que l’Algérie est un pays connu, de par sa tradition, pour sa vocation dans l’élevage ovin.

En effet, certaines races sont en nette régression, alors que d’autres sont carrément en voie de disparition. C’est le cas de la plus ancienne race ovine algérienne, qui se répandait le long de l’Atlas tellien, en l’occurrence la «Berbère».

Le mouton de cette race autochtone, surnommée aussi «Azoulai» pour la particularité de sa toison dont l’aspect est blanchâtre et qui offre une laine brillante et mécheuse, est aujourd’hui en voie d’extinction. Le constat est aussi alarmant pour les races qui jusque-là maintenaient un chiffre stable du cheptel ovin national.

En effet, l’effectif de la race «Hamra», appelée communément «Beni Ighil», est de moins en moins présente à travers les plateaux steppiques de l’Ouest algérien, d’où elle est originaire. Même au Sud du pays, la menace pèse sur la «Barbarine», une race locale dont la lignée est originaire d’Asie centrale.

En fait, ce mouton, qui fut introduit en Numidie par les Phéniciens durant le 1er millénaire avant J.-C., et qui constitue aujourd’hui la principale race ovine en Tunisie, s’est accommodé au fil des temps aux vastes ergs du sud-est algérien grâce à son acquisition d’une morphologie trapue avec une queue grasse, ce qui d’ailleurs le distingue de son ancêtre.

Malheureusement pour l’écotype algérien de cette race, il ne reste qu’un petit contingent dans son fief, la région de Oued Souf en l’occurrence.

Alors qu’un des principes du pastoralisme dicte que pour qu’une race soit dite locale, il faudrait qu’au moins 40% de son effectif aient un lien avec un territoire bien déterminé. Au même moment, pas moins de dix écotypes de la «Barbarine» ont été identifiés en Tunisie et sont depuis répertoriés génétiquement.

Pis encore, pour les races les plus connues en Algérie, les normes génotypiques voire même phénotypiques ne sont pas entièrement définies.

La «Ouled Djella» qui constitue le plus grand nombre de l’ensemble du cheptel ovin national n’est, à ce jour, pas totalement standardisée. Standard qui devrait lui conférer un authentique statut international. C’est dire qu’en Algérie, contrairement à d’autres pays, les groupes de races et leurs effectifs ne sont pas encore déterminés avec précision. En témoigne le grand écart des nombres avancés par les différents chercheurs et autres sources.

En France, par exemple, pays qui compte plus de cinquante races ovines, une vingtaine parmi elles sont classées par le Centre français des ressources génétiques dans la liste des races en danger et donc à préserver. Dites de conservatoire, ces différentes catégories d’ovidés ont un intérêt pratique mais aussi agro-social.

Ce pays qui préserve ses traditions agro-pastorales, ancestrales, ceci malgré la forte industrialisation de ses fermes et centres d’élevages, incite les grands herbagers et autres pasteurs à exploiter certaines races, telles que la «Tarasconnaise» et la «Rouge du Roussillon»,  selon l’aptitude et la performance zootechnique intéressante.

Il faut dire aussi que dans plusieurs pays, l’introduction des NTIC dans la gestion des élevages et la transhumance du cheptel ont beaucoup contribué dans la préservation du patrimoine naturel et génétique de l’ensemble de leurs parcs animaliers.

Chez d’autres nations, c’est même le grand palais qui veille sur la préservation des races, comme c’est le cas de l’espèce équine dans le Royaume-Uni où le pedegree du cheval «Thoroughbred» est, en plus de sa noblesse, considéré comme patrimoine exceptionnel pour la royauté et pour la nation.

Par conséquent, il va sans dire que pour éviter la perte de notre patrimoine génétique animal ainsi que la préservation des groupes ethniques des animaux vivant en Algérie, un travail pour définir le standard des espèces autochtones doit être entrepris en urgence.

D’ailleurs, c’est ce qu’a recommandé le directeur général de l’Institut national de la recherche agronomique d’Algérie (INRAA), lors du dernier atelier national sur la valorisation des races animales, notamment celles dites de rente.

Ceci, avait-il indiqué, pour qu’elles soient identifiées et reconnues, au niveau national et international, en tant que telles, mais aussi et surtout pour conserver les droits de propriété des races algériennes, véritables ressources génétiques nationales.

L’ovin : ce pourvoyeur de viande, de cuir et de laine

Pour revenir à nos moutons, d’après les statistiques officielles, l’Algérie compte entre 23 et 25 millions de têtes d’ovins. Elles sont réparties essentiellement entre quatre races principales, à savoir «Ouled Djellal», «Hamra», «Rembi» et «D’men». Le reste est constitué de trois autres races qui sont pour le moins secondaires.

Il s’agit de la «Berbère», la «Barbarine» et la «Targuia» ou «Sidaho», une variante ovine à poils, élevée à l’Extrême Sud du pays. Une autre classification place les différentes races, selon leurs origines, en trois grandes catégories : l’Arabe, le Barbarin et le Berbère.

Par ailleurs, les races ovines algériennes auraient, selon des experts, une forte hétérogénéité génotypique puisque des croisements se sont fait entre elles particulièrement ces vingt dernières années, ceci à la faveur des nouvelles voies rurales, notamment les axes routiers qui ont vu le jour au niveau des hauts-Plateaux.

Cela a naturellement permis une interconnexion entre les parcours steppiques de l’Est et de l’Ouest de l’Algérie, mais aussi entre les éleveurs et les nomades des différentes régions du pays qui étaient, il n’y a pas si longtemps, bridés par les barrières du relief et de la distance ainsi que par les moyens du transport de bétail.

Par conséquent, même si les caractères phénotypiques permettent de distinguer chaque race, néanmoins une enquête, en cours de finalisation, relève qu’une partie du cheptel ovin serait constituée d’un mélange entre les principales variétés ovines de l’Algérie et même celles des pays voisins, introduites à travers les frontières .

Ainsi, il n’est pas étonnant aujourd’hui de trouver un troupeau de moutons «Hamra» du côté de Tébessa, ou celui de Taâdhmit du côté de Mecheria. Par ailleurs, d’autres lignées qui, jusqu’à présent, ne sont pas encore identifiées génétiquement, terminent le total du cheptel national ovin.

On peut citer, entre autres, le «Laroui», mouton aux cornes spiralées, surnommé mouflon du Djebel Amour ou encore le mouton de la race «Taâdhmit». Ce dernier, qui demeure confiné au sud des monts des Ouled Naïl, est défini par des études comme étant issu d’un croisement, datant du XVIIe siècle, entre la «Hamra» et la «Mérinos», une race originaire d’Espagne, alors que certains spécialistes prétendent que c’est plutôt le mouton «Ouled Djellal» qui a été croisé avec la brebis «Mérinos».

En tout cas, ce qui est sûr, c’est grâce au «sang» d’une race algérienne, exportée par les Français durant la période coloniale vers l’Australie, que ce dernier pays est devenu le premier producteur de viande ovine au monde. Certaines sources avancent même que c’est à partir de la laine du mouton «Taâdhmit» que les premiers tissus ‘‘Prince de Galles’’ ont été tissés.

Cela démontre a fortiori que les races ovines de l’Algérie ont un intérêt élevé dans l’industrie bouchère et textile, deux secteurs qui tardent à redémarrer au niveau national, sans évoquer, bien sûr, le lait de brebis, presque méconnu par les algériens, que l’on pourrait collecter du cheptel ovin puisque 60% de cet effectif est constitué de femelles.

Sur ce plan, puisque le gouvernement vient de proclamer que la priorité du programme quinquennal 2014-2019 va à l’agriculture, il y a lieu de noter que la filière ovine pourrait contribuer à l’essor de l’économie nationale, actuellement en repli.

Et puisque la population algérienne rurale a tendance à s’urbaniser, il est donc clair que la promotion de l’élevage, à travers toutes les régions agro-pastorales de l’arrière-pays, sera non seulement une valeur ajoutée dans le PIB, mais beaucoup plus un frein à l’exode rural qui, faut-il le souligner encore une fois, a chamboulé les cartes de tout les autres secteurs.

Car selon plusieurs socio-économistes, l’élevage ovin devrait occuper les premières loges de la sphère productive nationale, pourvu qu’il soit intelligemment exploité.

Sur ce point, il convient à juste titre de signaler que des pays considérés comme grands producteurs et exportateurs de bétail et de viande ovine de par la diversité de leurs races, comme l’Uruguay et la Nouvelle- Zélande, et qui sont paradoxalement petits en superficie, ont un cheptel ovin trois fois plus important par rapport au nombre de leurs populations ; ce qui n’est pas le cas pour l’Algérie, pays agropastoral par excellence mais qui a inopportunément sombré dans ses hydrocarbures depuis qu’il s’est détaché de sa ressource ancestrale.

Au regard de ce contexte et au vu de la diversité des races ovines que compte l’Algérie, on peut citer celles qui sont les plus intéressantes productivement.

A commencer par la «Hamra» dont la viande a les meilleures qualités organoleptiques et gustatives au Maghreb. Cette dernière pourrait être exploitée sur le marché international des viandes ; bien évidemment une fois les besoins nationaux satisfaits.

En second lieu, il y a la race «Ouled Djellal». Indétrônable, cette dernière n’arrête pas de susciter, au plan international, l’intérêt des experts puisqu’ils vont jusqu’à la classer parmi les meilleures au monde, ceci au vu de ses multiples performances.

A titre d’information, la «Ouled Djellal», dite race arabe blanche, est la seule race ovine au monde qui présente une résistance «naturelle» à la fièvre charbonneuse, une redoutable épizootie qui touche particulièrement les ruminants et qui est beaucoup plus redoutable que la fièvre aphteuse. La rusticité de cette race a d’ailleurs été mise en évidence, dès les années soixante, par le maître de l’agropastoralisme algérien, le regretté Rabah Chellig. De son côté, le Dr N.

Soltani note, dans une de ses études sur l’espèce ovine, que le mouton «Ouled Djellal» demeure le plus adapté aux parcours steppiques et donc au mode extensif et au nomadisme, qui sont par ailleurs les plus productifs dans cette filière en Algérie. Idem pour la «Rembi», une race de la région de Tiaret qui prend la cote et serait la seconde race en termes d’effectifs, détrônant ces dernières années la «Hamra» sur son vaste aire de pâture à l’extrême-Ouest algérien.

En fait, le mouton «Rembi» bercé entre le Sersou et les monts de l’Ouarsenis, facilement reconnaissable par sa tête brune acajou, dépasse en termes de gabarit son congénère «Ouled Djellal».

C’est donc en toute logique que de plus en plus d’ingénieurs agronomes désapprouvent ces derniers temps la réputation acquise par la race «Ouled Djellal» puisque, selon eux, celle-ci a fini par éclipser les autres races, toutes autant performantes mais rarement évoquées. Enfin, reste la race «D’men» de la région présaharienne du sud-ouest maghrébin.

Précoce, la brebis «D’men» est la plus prolifératrice parmi toutes les autres races, puisqu’elle peut donner jusqu’à 4 agneaux avec à la clé deux agnelages par an.

Cette race, typiquement reproductrice, mérite elle aussi une place sur le podium de la production nationale de bétail. Ceci, même si par ailleurs le Pr Rabah Chellig remarque que la qualité de la viande du mouton «D’men» est médiocre puisque dure lors de la mastication.

Algériens et Marocains se disputent la race D’men :

Concernant cette race, elle n’arrête pas de provoquer des polémiques entre les maquignons algériens et marocains au sujet de son origine. Cette présomption de «filiation» semble prendre de l’ampleur entre chercheurs des deux pays. Même l’appellation de cette race est sujette à controverses puisqu’elle varie, selon le pays et les régions du grand Maghreb, du D’men à D’man en passant par Demman.

Cependant, quoique cette race soit classée par certaines instances internationales, qui se basent sur la notion de la territorialité de la race, comme étant algéro-marocaine, il n’en demeure pas moins que plusieurs études et publications internationales révèlent que son berceau est la vallée de l’Oued Saoura, au sud-ouest algérien.

D’ailleurs, une équipe de chercheurs de l’Ecole nationale supérieure vétérinaire (ENSV) travaille actuellement sur le croisement de la «D’men» avec la «Ouled Djellal».

L’objectif est de produire, à partir des variabilités génétiques de ces deux dernières un lignage performant qui, faut-il le souligner, n’a rien à voir avec la brebis «Dolly»  génétiquement modifiée, puis clonée.

En effet, d’après le Dr A. Lamara, spécialiste en reproduction animale, chargé du programme entrepreneuriat à l’ENSV, cette nouvelle variété, très saine, aura à la fois les caractéristiques de prolificité et de la qualité gustative avec en sus une meilleure adaptabilité aux climats et reliefs de toutes les régions de l’Algérie.

Les retombées économiques de ce projet seront à coup sûr très importantes sur le plan de la sécurité alimentaire puisqu’il offrira aux algériens plus d’opportunités dans le choix de la qualité et du prix des viandes par rapport à celles issues des races habituelles dont les effectifs, faut-il le rappeler, ne cessent de régresser.

Viande ovine algérienne : un label indétrônable

Pour remédier à ce désastre, d’aucuns diront qu’il faudrait tout d’abord mettre fin à la saignée du cheptel ovin, causée entre autres par l’abattage massif de certaines races au détriment d’autres, notamment lors des fêtes de l’Aïd El Adha et le mois de Ramadhan. Comme il faudrait trouver des solutions durables pour faire face aux aléas de l’élevage, tels que les longues périodes de sécheresse, la cherté de l’aliment du bétail, le manque des points d’eau pour l’abreuvement des animaux et la déliquescence de l’état sanitaire du cheptel national.

Problèmes qui ne sont pas communs seulement à l’Algérie, mais qui découragent, chez nous, le plus tenace des bergers. Par ailleurs, il faudrait qu’il y ait une réelle volonté de la part des pouvoirs publics afin de raviver les parcours steppiques pour qu’enfin nos moutons puissent reprendre les anciennes voies «moutonnières» menant aux différents ports du pays.

A ce propos, il serait judicieux d’établir un programme «novateur», qui ne se limite pas uniquement au secteur de l’agriculture, afin d’encourager les jeunes entrepreneurs à investir dans le métier de leurs aïeux et des prophètes, en misant, bien entendu, sur les races dont l’effectif est assez important.

Ce programme doit se différencier de «l’Ansejisation» des jeunes, dispositif qui, faut-il l’avouer, a mis bas des résultats peu probants sur l’ensemble des secteurs d’activité sélectionnés par l’administration et qui de plus a fini par engendrer beaucoup plus de moutons de panurge qu’une poignée de professionnels. Le but d’un tel planning est d’arriver, après le pic de l’autosuffisance en protéines animales et par la suite à celui de l’exportation, à la valorisation de la production marchande de cette filière, ceci par une labellisation des viandes et pourquoi pas de la laine qui, rappelons-nous, se filait à merveille entre les lisses des métiers à tisser de nos grands-mères.

En effet, à l’instar de la localisation géographique, le nombre de la population constituant un cheptel est très important dans le processus de certification des produits et sous-produits d’origine animale. En Algérie, cette mise en valeur devrait aussi reposer sur le fait que dans la plupart des régions du pays, une grande partie du cheptel national, notamment ovin, se nourrit exclusivement de plantes aromatiques aux vertus médicinales, ce qui donne d’ailleurs un goût très appréciable à l’agneau algérien. Saveur et arôme qu’on ne trouve nulle par ailleurs dans le monde.

D’ailleurs, il en est de même pour la viande bovine où le goût et la saveur issus à partir d’une race locale, la brune de l’Atlas qualifié pourtant de mauvaise laitière, élevée surtout en Kabylie, dépassent de loin la viande bovine fraîche importée de différents continents. Ainsi, à défaut d’une utilisation en pharmacopée ou en cosmétologie, comme c’est le cas en Turquie, les innombrables plantes de la steppe algérienne seront valorisées par une consommation placée sous le signe officiel de «viande d’Algérie» ou de «Label rouge d’Algérie».

Ce protocole de labellisation peut être affiné, par la suite, à la race, aux types de plantes broutées par le mouton, au mode d’élevage et aux systèmes de production.

Enfin, les différentes qualités de la viande produite (organoleptiques, sensoriels, sanitaires, hygiéniques, hédonistes…) sont autant de caractéristiques qui plaident pour que le label algérien se démarque des autres marques de viandes, qu’elles soient locales ou importées. Plus qu’une richesse à promouvoir, les races ovines algériennes sont un véritable patrimoine, car le mouton a toujours fait partie de la vie rurale et citadine des algériens, notamment lors des différentes cérémonies comme l’offrande à l’heureuse élue lors des mariages.

Enfin, au risque d’avoir à l’avenir beaucoup plus de taxidermistes que d’éleveurs et zootechniciens et autres généticiens et vétérinaires, et à moins de ne plus pouvoir les compter même sur les pièces et les billets de banque, il est grand temps de s’intéresser aux «lignées» de l’ensemble de nos espèces animales, sauvages ou domestiques, du mouton au sloughi en passant par l’outarde et la gazelle. Au demeurant, ce serait un vrai gâchis d’égarer nos moutons, réputés pourtant comme étant parmi les meilleures du monde !

«Il est moins dangereux pour un berger de garder des moutons maigres que pour un roi d’avoir des sujets faméliques», dixit un proverbe malgache

(*) Masterant en journalisme- ENSJSI
kebbabsalim@yahoo.fr

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