« Thé à la menthe, socialisme et autres implications politiques culinaires »
By admin On 28 juil, 2013 At 03:32 | Categorized As Actualités, Arts/Culture, Infos_show | With 0 Comments

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Youcef El Djazairi pour JCA

De la cuisine il s’en vend beaucoup. Il s’en écrit beaucoup aussi. Réflexion faite en plein ramadhan et en pleine préparation d’une Loubia au bouzelouf. Il se trouve que cette conversation à bâton rompu sur les bienfaits de mettre les mains à la pâte (surtout lorsqu’on est homme) et de retrouver les recettes/réflexes populaires, est venue se connecter à une lecture faite il y a peu sur l’Autonomie en tant que mouvement politique. Vaste mouvement né des émeutes urbaines, grèves sauvages, collectifs étudiants, lycéens tout au long des années 1970 européennes, l’Autonomie a, notamment en Italie, permis de confronter le système capitaliste et étatique dans ce qu’il a de plus autoritaire et de plus oppressif : la gestion des conditions matérielles de vie : comment s’habiller, comment consommer, comment se déplacer de la maison à l’usine, comment étudier. Autrement dit la création de normes de comportements, de socialisation et de consommation allant toutes dans le même sens :  le contrôle des corps et des esprits à travers le formatage des modes de vie allant dans un sens bien précis : celui de la conservation des rapports de forces et de dominations existant dans le système capitaliste entre riches et pauvres, blancs et non-blancs, hommes et femmes…

L’Autonomie est venue dynamiter tout ça. En pratique. Pour se réapproprier les vies. Du matin au soir. A tous les niveaux. A l’usine, a la maison.  Pour repenser la vie collective, la place de chacun et de chacune  tout en créant des mondes communs pour se débrouiller, se reposer, apprendre à plusieurs, partager les tâches. Vivre bien.  L’Autonomie appelait a occuper des lieux, se réapproprier les rues, les immeubles vides, les produits alimentaires trop chers.

Si cette référence se fait, ce n’est pas parce que eux avaient compris là bas en Europe. Non c’est juste parce que en pratique, ce qui occupe la plus grande partie de nos vies c’est bien la cuisine, ce qu’on se met dans le vendre, et surtout comment on le fait : c’est-à-dire comment on cuisine, sert, invite, utiliser les plats pour réconforter un ami, éduquer, draguer, se sentir bien ensemble, ou survivre. Réfléchir sur la cuisine c’est réfléchir à ce qu’on est, ce qu’on fait aux autres, comment on veut le faire. L’Algérie et les gens qui la font vivre le savent bien. D’en bas, du côté des pauvres on n’a pas le temps de théoriser la cuisine, le plaisir de cuisiner lentement. On fait avec ce qu’on a, avec ce qu’on peut. Prendre le temps de cuisiner, de cuire, de choisir ses aliments c’est aussi en filigrane respecter la terre qui à elle seule produit ce qui nous fera vivre, respecter la mer qui nourrit les poissons….cela se savait et se faisait naturellement, parce qu’il fallait survire et pas s’amuser avec ce qu’on se met dans la bouche. Ce que le système capitaliste produit et encourage, c’est une consommation qui n’a que faire de tout ça, qui fait croire à la relativité des choses, puisqu’on pourra toujours bouffer de la viande congelée, re-fabriquée, transformée, puisqu’on pourra toujours boire du thé en sachet Lipton sans se soucier de l’usine qui les fabrique ces petits sachets, à Aubagne,  et sans se soucier du faire que ses petits sachets portent la mort, enrichissent quelques patrons et accompagne la lutte des ouvriers qui occupent leur usine depuis un mois. Ce que le système capitaliste encourage parce qu’il en vit, c’est effacer toutes les marges des gens qui vivent et n’ont pas le temps de penser à un livre de recette ou a des resto a 4 000/DA. Lorsqu’on descend au sud, le thé se fait en grande quantité, avec ce qui pousse par la magie du sable et de l’eau des profondeurs. Et ce thé ne porte pas que le respect de la terre qui avale la menthe naturelle, mais aussi l’espace politique qu’il représente, entre nous, entre nous les hommes qui le buvons et le cuisinons dehors, les femmes qui le portent à l’intérieur. Pas de mythification ici. Juste la vérité que ce thé qui se fait entre nous, et à nous, qu’on peut le changer parce qu’il est notre autonomie de soirée, de joie partagée, de temps utilisé sans vouloir fuir de l’autre côté ; là où les sachets coutent 4 euros l’unité… Il est là le socialisme du thé. Dans son autonomie qui permet de le faire notre, de la faire évoluer avec nous tout en gardant la simplicité et la vérité de gestes et de gout qui ne sont pas fait pour divertir, oublier le quotidien, ou tromper les gens. Il est là parce qu’il nous oblige à prendre position de sa fabrication à sa dégustation

Cuisiner c’est se découvrir, refaire le lien avec les gestes appris, répétés, séculaires de la mère et du père. Mais on ne cuisine presque jamais rien que pour  soi. Ça en dégouterait le plus fin gourmet, de cuisiner pour soi! Les mains qui cuisinent doivent prendre les choses communes : le bien commun de la terre et la sueur de celui qui la travaille. Cuisiner est politique ;

Et il y a bien un moment où s’en rendre compte devient synonyme d’intentions transformées en acte. La terre qui les délivre nos tomates et nos batata n’est pas inépuisable comme veulent nous faire croire les grandes compagnies se faisant du profit sur des produits chimiques en boite. Le fantasme de ce système capitaliste est de produire du vent, des impressions d’infini pour faire croire que nous ne pesons rien dans ce monde. Que tout peut se faire naturellement, comme sur des roulettes…Allez demander à celles qui cuisinent tous les ftours ou ceux qui remplissent les filets si tout se fait naturellement. Les pizzas ne poussent pas toutes seules!

Mais nous pesons tout! Nous pouvons faire nos Autonomies, prendre le contrôle de nos vies, de nos plaisirs de réconforter un ami en lui cuisinant, d’apprendre les saveurs à des gamins élevés en gouts-plastiques. Nous pesons tout,  ensemble. Lorsqu’on y met les mains à la pâte. »

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